samedi 17 novembre 2018

Gilets jaunes et pétro-impasse

Malaise et drame. 120 000 gilets jaunes sont mobilisés aujourd’hui, une femme a perdu la vie, des dizaines de personnes sont blessées. La classe politique tâtonne entre déni, mépris, instrumentalisation et récupération, les syndicats sont pris de court, notre démocratie est secouée mais reste tétanisée.
Et dans le boucan général des commentateurs qui défilent sur les plateaux de télévision, on semble plus intéressé par le coupable à accabler que par deux questions pourtant fondamentales : comment concilier écologie et justice sociale ? Et comment susciter l’adhésion aux changements structurels radicaux que nous devons opérer, forcément main dans la main, avant que le dérèglement climatique ne soit irréversible ?

Bien sûr, la révolte des gilets jaunes exprime un rejet cinglant de la politique conduite par le gouvernement depuis plus d’un an. La manifestation d’aujourd’hui contre la hausse du prix des carburants nous montre qu’en augmentant la fiscalité des carburants sans prendre en compte l’impact de cette mesure sur les revenus des Français, le gouvernement du « Nouveau Monde » ignore le creusement des inégalités territoriales et sociales. Mais cette mobilisation nationale révèle aussi, en filigrane, l’obsolescence d’un modèle économique, environnemental et social hérité des Trente Glorieuses, qui nous frappe aujourd’hui en boomerang en raison du retard pris sur les réformes structurelles nécessaires.

Les scientifiques nous disent depuis quarante ans que les énergies fossiles peu chères ne sont pas éternelles et que nous devons préparer nos sociétés à une mutation profonde en repensant nos politiques d’infrastructures et d’aménagement, en adaptant notre arsenal fiscal de façon à encourager les pratiques les plus vertueuses et à pénaliser les plus destructrices pour la santé et l’environnement. Aujourd’hui, c’est la hausse du prix des carburants qui cristallise les tensions, mais demain ce sera le prix des aliments, car notre modèle agro-alimentaire, comme l’ensemble de notre modèle de société, est lui aussi dépendant du pétrole.
La violence des vulnérabilités creusées par des décennies d’inaction est une responsabilité qui engage l’ensemble des décideurs. Plus on attend, plus il sera difficile et coûteux d’agir.

Évidemment, l’avantage fiscal du diesel, par rapport à l’essence n’est pas justifiable, quand on sait que ce carburant, cancérigène avéré, est responsable de milliers de morts prématurés par an. Avec un des parcs les plus diésélisés au monde, rester les bras croisés serait faire courir un risque irresponsable à la population. Et ce, d’autant plus que le scandale Volkswagen, devenu « dieselgate » à mesure qu’il éclaboussait tous les constructeurs, montre que les « nouveaux diesels » ne sont pas propres et que les tests sous-évaluent les niveaux de pollution réels. Sans doute aurait-il été moins douloureux de corriger ce travers au début des années 2000 lorsque la proportion d’achat de voitures diesel était seulement de 33 %, contre 50 % aujourd’hui avec un pic à 78 % en 2008…

Mais pour susciter l’adhésion populaire à une feuille de route exigeante en matière de transition écologique, on ne peut pas se contenter de donner un « signal prix » aux émissions de CO2 et de laisser chacun se débrouiller avec les conséquences de son renchérissement. Cette mesure doit s’inscrire dans le contexte d’une stratégie globale de transformation de notre société qui fait reposer l’effort sur l’ensemble des acteurs, et dans le cadre, cela va sans dire, d’une politique fiscale juste et transparente. De ce point de vue, le gouvernement Macron est condamné à l’échec. Les Français ont le sentiment que l’ajustement de la sortie du diesel, tout comme celui de la mise en place de la transition énergétique, repose uniquement sur eux. Et ils n’ont pas tort. La politique fiscale du gouvernement fait bénéficier les constructeurs automobiles et les producteurs d’énergies fossiles de la baisse d’impôt sur les bénéfices. « Coupables, mais pas responsables ! » devient le mot d’ordre des constructeurs et des pétroliers, pendant que les classes moyennes et populaires, qui représentent 80 % des Français, devraient accepter sans broncher l’indignité d’un système qui tape toujours sur les mêmes. La « flat tax » et la suppression de l’ISF sur les valeurs mobilières bénéficient aux 1 % des Français les plus riches, alors que les impôts sont augmentés sur des produits du quotidien, certes nocifs, comme le tabac ou le diesel. Ces hausses d’impôts grèvent le budget des Français les plus modestes. Alors oui, la colère gronde, et ce n’est pas uniquement celle d’une France « des clopes et de l’essence » comme l’a qualifiée avec dédain un membre du Gouvernement, c’est l’ensemble de tous ceux qui sont insultés et piétinés par ceux qui nous gouvernent.
Ca fait du monde…

Ayons l’honnêteté de sortir l’écologie de la fosse aux lions : non, ce n’est pas ce que représente la hausse de la taxe carbone et du rattrapage du prix du diesel sur l’essence, soit huit centimes par litre, qui explique la paupérisation croissante d’une part de nos concitoyens. Non, les gilets jaunes ne sont pas « anti-écolos ». Le mal vient de plus loin. Il est grand temps d’ouvrir une nouvelle ère de protection sociale, celle d’une protection « social-écologique » pour nos concitoyens les plus pauvres, qui sont aussi les plus précaires énergétiquement. Ce nouveau contrat social doit reposer sur une fiscalité repensée, qui répartit l’effort et redistribue les richesses équitablement, qui est expliquée, concertée et transparente. C’est l’opacité de l’utilisation des recettes et l’absence cruelle de projet global que le mouvement des gilets jaunes met en lumière aujourd’hui. Sans lui, les plus modestes risquent de conserver longtemps à l’esprit que la transition écologique ne peut se faire que contre eux. Ce serait creuser encore davantage le fossé entre l’action publique et la population, poursuivre encore davantage le délitement de notre cohésion sociale, et retarder de nouveau la mise en œuvre de la transition écologique.

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Les citoyens n’ont d’ailleurs pas attendu les avertissements du GIEC pour inventer le co-voiturage dans les zones périurbaines ou rurales où les transports publics font défaut. Des collectivités locales ont même réussi à repenser la mobilité là où le gouvernement a échoué. A Dunkerque, la municipalité a mis en place une politique de gratuité et de densification de ses réseaux de bus, qui dessert l’ensemble de l’agglomération. Après deux mois d’expérience, les comportements des habitants ont déjà changé et le recours à l’automobile a diminué ! Preuve que lorsque l’action publique est porteuse de sens et de solutions, les citoyens deviennent les artisans de la transition.